Cyberpunk Le nouveau système totalitaire de Asma Mhalla

13/10/2025

Votre liberté est un bug à corriger : mode d’emploi du nouveau totalitarisme

Le basculement : quand le futur devient présent

Asma Mhalla ouvre son essai sur une image saisissante : Donald Trump, poing levé après sa tentative d’assassinat en juillet 2024, et quelques heures plus tard, le tweet d’Elon Musk proclamant son soutien au candidat républicain. Ce moment cristallise pour l’auteure une bascule historique, celle où la collision entre puissance technologique et pouvoir politique devient brutalement visible. Le futur tant redoute dans les œuvres de science-fiction cyberpunk n’est plus une hypothèse lointaine : il s’incarne désormais dans le réel avec une violence déconcertante. La philosophe ne se contente pas d’observer ce phénomène avec détachement ; elle le vit comme une urgence existentielle, particulièrement lors des élections législatives françaises de juin 2024, où le spectre de la xénophobie ressurgit avec une intensité alarmante.

Cette conscience du basculement s’accompagne d’une intuition troublante : nous ne sommes pas face à une simple résurgence du fascisme historique, mais devant l’émergence d’un système politique inédit. Mhalla convoque William Gibson et l’univers cyberpunk pour éclairer notre époque, car ces récits dystopiques des années 1980 ont prophétisé avec une acuité troublante notre présent. Le « futur déjà là », comme le formulait Gibson, se déploie sous nos yeux dans un monde où mégacorporations et États décadents fusionnent leurs pouvoirs, où la technologie quadrille les existences, où les individus errent, atomisés, dans des mégapoles désenchantées. L’hypermodernité cyberpunk n’est plus une fiction spéculative mais notre quotidien méconnu.

L’auteure identifie trois secousses majeures qui ont préparé ce basculement : la crise des subprimes de 2008, la pandémie de Covid-19, et la guerre en Ukraine amorcée en 2014. Ces événements n’ont jamais été véritablement résolus, seulement neutralisés par des solutions placebos qui ont laissé les sociétés occidentales vulnérables aux discours antidémocratiques. Quinze années d’emballement du monde ont créé les conditions d’une « valse à trois temps » : l’ère de la post-vérité sous Trump I, celle de la post-légalité avec Trump II, et enfin l’ère à venir de la « post-state politics » où la distinction entre pouvoir politique et puissance technologique s’évanouit. Cette progression n’est pas accidentelle mais structurelle, portée par un rétrofuturisme schizophrène qui promet simultanément le retour mythique d’un âge d’or passé et l’accélération vers un ordre nouveau façonné par les hypertechnologies.

Ce qui rend le diagnostic de Mhalla particulièrement percutant, c’est son refus de l’analyse purement rétrospective. Elle pratique ce qu’elle nomme une approche « rétrofuturiste », naviguant entre plusieurs espaces-temps qui s’enchevêtrent : le passé comme repère du présent, mais un présent si accéléré qu’il devient déjà projection du futur. Notre rapport au temps lui-même a été « disrupté » par l’accélérationnisme théorisé par Nick Land et approprié par la Silicon Valley. Cette philosophie vise à précipiter le chaos capitaliste pour qu’émerge un ordre techno-autoritaire. Face à cette hypervitesse qui empêche la pensée de sédimenter et la résistance de s’organiser, l’auteure propose un exercice périlleux : penser en temps réel le tournant historique qui se déroule sous nos yeux, sans attendre le recul rassurant des décennies futures.

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La valse à trois temps : post-vérité, post-légal, post-État

Mhalla décompose la mutation du système démocratique américain en trois mouvements successifs, tel un glissement tectonique dont chaque secousse prépare la suivante. Le premier temps, inauguré par l’élection de Trump en 2016, marque l’avènement de la « post-truth politics ». L’auteure ne se limite pas à dénoncer le mensonge politique, pratique séculaire du pouvoir, mais identifie un phénomène plus radical : la substitution d’un régime de réalité par un autre. Le scandale Cambridge Analytica devient ici emblématique, révélant comment les données de 90 millions d’utilisateurs Facebook ont été instrumentalisées pour orienter le vote lors du Brexit et de l’élection présidentielle américaine. Les réseaux sociaux offrent désormais une économie de moyens inédite pour massifier le récit du vainqueur sans recourir à la terreur traditionnelle, jouant plutôt sur le désir et les manipulations attentionnelles. La confrontation même avec le réel devient quasi impossible lorsque les faits peuvent être qualifiés d’« alternatifs » et que le brouillard informationnel engloutit toute tentative de démêler le vrai du faux.

Le deuxième mouvement s’installe avec le retour de Trump en 2025 et inaugure l’ère du « post-légal décomplexé ». Ici, la philosophe affine son analyse : il ne s’agit plus de détruire frontalement les institutions démocratiques mais de les neutraliser, de les vider de leur substance tout en maintenant leur apparence formelle. Le pouvoir exécutif s’élargit considérablement tandis que le Congrès et la Cour suprême perdent progressivement leur capacité d’action. Mhalla souligne avec perspicacité que dans ce système, la loi continue d’exister, les résistances demeurent théoriquement possibles, mais elles sont rendues inaudibles ou impraticables par le parasitage médiatique et la sur-visibilisation des canaux du pouvoir en place. Le cocktail explosif qui résulte de l’alliance entre post-vérité et post-légalité crée un environnement où le pouvoir centralisé avance non pas contre les résistances, mais à travers elles, les traversant comme un corps fantomatique traverse les murs.

Le troisième temps, celui de la « post-state politics », représente selon l’auteure le saut qualitatif décisif. La distinction naïve que nous maintenions artificiellement entre pouvoir politique et puissance technologique s’évanouit. Ne subsistent plus que deux types d’hyper-pouvoirs : l’Exécutif unitaire, vieux fantasme conservateur américain qui donne toute latitude au président, et le pouvoir algorithmique, tous deux servant une théorie de l’État minimal dans son architecture mais total dans sa capacité de contrôle. Mhalla forge alors un concept éclairant pour décrire ce régime hybride : la « fluxcratie », démocratie du flux où le pouvoir migre de la loi vers la vitesse, où l’attention se trouve captée en permanence et où la légitimité se mesure aussi à l’attention qu’on génère. Cette fluxcratie n’est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent, sa dissolution progressive dans un océan d’informations contradictoires et d’injonctions polarisantes.

Cette valse macabre trace une trajectoire implacable : d’abord les faits s’effacent, puis le droit perd sa force contraignante, enfin l’État lui-même se reconfigure en une entité nouvelle où la frontière entre public et privé, entre souveraineté nationale et pouvoir corporatiste, devient poreuse jusqu’à l’indistinction. Pour Mhalla, cette séquence n’est pas achevée mais en cours d’accomplissement, et c’est précisément cette temporalité suspendue qui rend l’analyse si urgente et si déstabilisante.

La Monarchie des cinglés : anatomie d’une élite techno-réactionnaire

Mhalla plonge dans les entrailles idéologiques de ce qu’elle nomme la « Fraternité NRx », cette constellation d’entrepreneurs technologiques aux convictions profondément antidémocratiques qui s’insèrent directement dans le jeu politique sans jamais dépendre d’une quelconque légitimité populaire. L’auteure trace une généalogie inquiétante qui relie l’Alt-Right de Steve Bannon à la New Right structurée, réactivant le slogan « America First » dont Henry Ford, admirateur du régime nazi, fut l’un des hérauts. Cette nouvelle droite articule des courants disparates – national-conservateurs, isolationnistes, libertariens – dans un cocktail idéologique dont la cohérence repose moins sur une doctrine que sur des ennemis partagés : les professeurs, les « wokes », l’État profond, et plus fondamentalement, la démocratie elle-même perçue comme « tyrannie des médiocres ».

Au cœur de cette nébuleuse, deux figures obsèdent la Silicon Valley selon Mhalla : Peter Thiel et Curtis Yarvin, architectes d’une pensée néo-réactionnaire que l’auteure dissèque avec une précision clinique. Thiel, fondateur de PayPal et Palantir, se présente comme libertarien-réactionnaire et instrumentalise la violence mimétique de René Girard pour justifier un pouvoir vertical. Son itinéraire intellectuel révèle une fascination pour Leo Strauss et Ayn Rand, et aboutit à une conclusion glaçante énoncée en 2009 : il existe une « course mortelle entre politique et technologie ». Yarvin, blogueur-informaticien devenu théoricien d’un régime monarchique dirigé par un CEO éclairé, conceptualise ce qu’il nomme la « Cathédrale » – l’infiltration progressiste des institutions – et propose RAGE (Retire All Government Employees), programme de purge administrative qu’on retrouve dans le Projet 2025. Son « Dark Enlightenment » rejette l’héritage des Lumières tout en s’inspirant de Thomas Carlyle, philosophe écossais élitiste et raciste du XIXe siècle.

La philosophe révèle comment ces entrepreneurs du risque investissent dans les idées comme ils investiraient dans des startups, misant sur des disruptions théoriques violentes capables de produire l’effet de rupture qu’ils poursuivent. Leur vision du monde finit par épouser leur logique de profit dans une fusion inquiétante entre messianisme et rentabilité. Mhalla démonte méthodiquement leurs obsessions communes : conquête galactique avec Mars comme alternative politique libertarienne, longévité voire immortalité, cognition augmentée. Musk, figure emblématique de ces rêves démesurés, fantasme une humanité triée où l’élite devient caste tandis que les autres – classes moyennes, immigrés, « déviants » – constituent un quart-monde. L’auteure convoque Christopher Lasch qui avait anticipé ce phénomène : les élites font sécession, s’extrayant progressivement du corps social commun pour construire leurs propres enclaves, comme Próspera au Honduras, laboratoire en modèle réduit d’un colonialisme d’entreprise où le contrat social se transmue en conditions générales d’utilisation.

Cette Monarchie des cinglés, selon l’expression mordante de Mhalla, demeure toutefois traversée de contradictions internes qui pourraient constituer sa faiblesse. Les géants technologiques et les caciques ultraconservateurs se tolèrent à peine, leurs guerres fratricides font quotidiennement la une de la presse mondiale. La dispute publique entre Musk et Trump en juin 2025 illustre cette instabilité structurelle. L’auteure note avec lucidité qu’ils sont « loin d’avoir fini de transformer la révolte en révolution », ce qui offre peut-être un sursis précieux avant l’installation définitive de leur projet politique. Cette élite en révolte contre les élites bourgeoises, le peuple et la presse incarne une idéologie sans politique cohérente, un assemblage opportuniste qui prospère sur les frustrations mais peine à se constituer en système stable et durable.

Le fascisme-simulacre : pouvoir par le spectacle

Mhalla déploie ici l’un des concepts les plus saisissants de son analyse en forgeant la notion de « fascisme-simulacre », empruntant à Baudrillard sa théorie de l’hyperréel pour l’appliquer au phénomène trumpiste. L’auteure insiste sur une distinction capitale : le simulacre n’est pas la simulation, il ne fait pas semblant. Les licenciements arbitraires, les déportations de migrants, la brutalisation des institutions sont bien réels, matériels et violents. Ce qui caractérise ce nouveau fascisme, c’est qu’il fonctionne par une mise en scène totale où les signes du fascisme-origine se substituent progressivement à la réalité tout en produisant les mêmes effets de pouvoir. Trump, issu de la télé-réalité, reproduit à la Maison-Blanche ce qui l’a formaté : les artefacts du script et des plateaux aux décors interchangeables, où faire et faire semblant perdent toute distinction dans une hyperréalité construite par et pour les simulacres.

Cette performativité spectaculaire se décline en épisodes successifs que la philosophe décrit avec une ironie mordante : Trump et Zelensky dans le bureau Ovale, la balade en Tesla rouge vif digne d’un spot publicitaire des années 1990, la mise en scène kitsch avec des enfants pour signer le démantèlement du Département de l’éducation, ou encore ce film nauséeux intitulé « Trump Gaza » montrant des statues en or massif à l’effigie du président. Mhalla qualifie cette séquence de « Dallas à Washington », soulignant comment le feuilletonnage de l’exercice du pouvoir transforme la politique en série B avec ses cliffhangers, ses relations passionnelles et ses fables structurantes. Le réel nu demeure enfoui sous cette surcouche de mises en scène, accessible seulement après la catastrophe lorsque l’échafaudage des simulacres ne pourra plus tenir.

L’auteure identifie dans ce fonctionnement une mutation génétique du fascisme historique, un « fascisme de second degré » qui imite le fascisme de premier degré mais avec une économie de moyens inédite. Ce nouveau régime recycle les éléments de langage, les codes et l’esthétique fascistes – posture du caïd, scansions brutales, saluts nazis – tout en demeurant structurellement différent de son modèle. Il n’a pas besoin de parti unique ni de terreur physique centralisée pour produire ses effets de contrôle. Mhalla convoque Michel Foucault commentant L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari : le fascisme hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, nous fait aimer le pouvoir qui nous domine. Le fascisme-simulacre transforme ainsi chacun en complice, en petit tyran de son existence, dans un système où les dispositifs de soumission ne sont plus extérieurs mais installés en nous par l’endoctrinement systémique et l’idée même de la punition qui pourrait s’abattre en cas d’écart.

Cette architecture du pouvoir repose sur une banalisation progressive où la menace fasciste demeure omniprésente mais insaisissable, oscillant entre imitation, exagération et auto-parodie. Les marchés financiers eux-mêmes participent à cette mascarade : malgré les errances de Musk, Tesla maintient une capitalisation boursière flottante car le marché, irrationnel, continue de croire aux promesses jamais tenues de l’entrepreneur. Mhalla conclut avec une inquiétude palpable : ce fascisme-simulacre n’est qu’un « fascisme de transition » qui prépare le terrain pour un autre type de pouvoir. Il banalise, conditionne et anesthésie le réel dans le flux permanent du spectacle, où compter les émissions sur Trump l’emporte largement sur l’attention accordée au sort des exclus et des migrants. L’entreprise de diversion antipolitique, symbiotique avec les indicateurs de performance de l’attention, annihile toute possibilité de révolte réelle, transformant le tragique en simple game médiatique.

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Le Diléviathan : fusion du BigState et du BigTech

Au cœur de l’analyse de Mhalla se dresse cette figure conceptuelle puissante : le Diléviathan, monstre bicéphale né de la fusion entre l’État-empire et les géants technologiques. L’auteure forge ce néologisme pour saisir une mutation structurelle du pouvoir où la distinction traditionnelle entre souveraineté politique et puissance économique s’estompe jusqu’à disparaître. Le BigState, cet État-empire qui tire une grande partie de sa domination par et grâce aux BigTech, ne concerne pour l’instant que deux acteurs mondiaux : les États-Unis et la Chine. La philosophe observe avec acuité que seuls ces BigStates ont su faire éclore des géants technologiques devenus acteurs hybrides et systémiques, goulots d’étranglement stratégiques de nos existences qu’ils enserrent progressivement. Cette coagulation entre pouvoir politique et puissance algorithmique n’est plus une éventualité mais un fait accompli qui reconfigure la nature même du politique.

Mhalla détaille les mécanismes de cette alliance faustienne en montrant comment Trump a réussi une triangulation baroque entre trois pôles de révolte : les rednecks, classes populaires blanches déclassées en colère contre les promesses non tenues de l’American Dream ; les tech bros de la Silicon Valley avec leurs fantasmes d’innovations sans entraves ; et les néo-réacs de la galaxie MAGA rêvant d’un retour brutal à l’ordre hiérarchique. Ces trois groupes, note l’auteure, se sont découvert une passion commune maladive pour l’ordre et un même ennemi à abattre : la démocratie libérale, perçue comme cosmopolite et déconnectée par les premiers, inefficace par les seconds, décadente par les troisièmes. Le peuple américain n’a pas pris le pouvoir dans cette configuration ; on lui a vendu l’histoire que la démocratie était un bug à corriger, tout en installant une backdoor réservée aux milliardaires. Trump n’est que la fonctionnalité centrale de ce logiciel vérolé.

La philosophe identifie dans cette convergence l’émergence d’un post-Occident cyberpunk où les ingénieurs ont remplacé les penseurs et où l’empire se refait une santé à coups d’algorithmes, d’armes hypersoniques et de mines de terres rares. Face à la Chine, l’Amérique nouvelle retrouve ses muscles avec le retour de l’acier, des fusées, du pétrole – le capitalisme high-tech redevient conquérant, colonial, vorace. Mhalla relève un paradoxe saisissant : le néomercantilisme trumpiste et le modèle chinois convergent dans leurs leviers de puissance malgré leur rivalité affichée. Deux empires avec des BigTech puissants – américaines rebelles, chinoises disciplinées – mais partageant une même ambition de domination technologique cristallisée autour de l’intelligence artificielle. Le découplage entre ces deux blocs n’est qu’une illusion partielle créant des zones semi-perméables plutôt qu’une séparation nette dans un monde structurellement enchevêtré.

Cette architecture du Diléviathan repose également sur un rétrofuturisme schizophrène que l’auteure dissèque avec précision. Le slogan « Make America Great Again » promet le retour d’un mythique âge d’or du passé – celui du président McKinley à la fin du XIXe siècle avec son règne des grandes corporations – tout en travaillant compulsivement à l’accélération du chaos pour imposer un ordre nouveau. Trump et Musk incarnent deux versants d’un même désir d’expansion sans autre horizon que la transgression des limites : terrienne pour le magnat de l’immobilier fantasmant l’achat du Groenland ou du canal de Panama, galactique pour l’entrepreneur spatial obsédé par Mars. La « nouvelle frontière » post-politique se décline ainsi à la fois dans l’infiniment grand avec la colonisation spatiale et dans l’infiniment petit avec le projet Neuralink d’interface cerveau-machine. Le libertarianisme totalitaire réinvente simultanément le code et le territoire, préparant l’avènement d’un système où quelques élus seront sauvés tandis que les autres seront sacrifiés sur une Terre laissée en déshérence.

Technologie Totale : vers un contrôle sans limite

Mhalla dévoile le projet ultime qui sous-tend cette mutation du pouvoir : la Technologie Totale, dispositif de contrôle qui ne passe plus par la terreur physique mais par la colonisation de nos espaces cognitifs et attentionnels. L’auteure démonte méticuleusement cette architecture invisible où nos existences se dédoublent entre vie réelle et vie virtuelle, la seconde absorbant progressivement la première dans un processus d’hybridation. Ce que nous appelons « réalité » est déjà devenu une interface, ce que nous croyons être « liberté » n’est peut-être qu’un paramètre de confort dans un système de contrôle imperceptible à l’œil nu. La philosophe insiste sur cette dissociation collective où nous sentons bien que les systèmes s’effondrent tout en continuant comme si de rien n’était, phénomène qu’elle rapproche de l’« hypernormalisation » théorisée par Alexeï Yurchak à propos de la fin de l’URSS : un monde déjà écroulé que tout le monde fait semblant d’habiter.

Cette Technologie Totale repose sur un quadrillage des usages, de l’espace, du temps et des individus par la mise en données généralisée du monde. Mhalla explore deux frontières que le projet techno-accélérationniste entend repousser : celle de la planète avec la colonisation de Mars portée par SpaceX, et celle, biologique, de nos cerveaux avec Neuralink. Ces nouvelles frontières ne sont plus géographiques mais technologiques et biologiques, transposant le mythe américain de la frontier dans des espaces non territoriaux. L’espace vierge à conquérir est présenté comme solution à la crise civilisationnelle, moyen de régénérer l’identité américaine voire l’espèce humaine. L’auteure souligne avec acuité que contrairement à la thèse de Frederick Jackson Turner qui voyait la frontière ouvrir un espace de démocratisation, Musk propose une conquête privée où Mars sera un monde fabriqué par et pour les riches, ses pairs et ses semblables.

Le projet Neuralink incarne quant à lui l’exploration d’une frontière intérieure où l’esprit et le corps deviennent nouvel espace de domination par l’interface homme-machine. Mhalla analyse comment cette ambition pousse au bout la logique du frontier spirit : ne plus seulement échapper à la nature mais refondre la nature humaine elle-même. À terme, cette technologie pourrait permettre une communication instantanée sans langage, une extension de la mémoire et des capacités cérébrales, voire une dissolution de l’individualité au profit d’un réseau neuronal collectif. La philosophe pose alors une question vertigineuse : si l’esprit humain devient réseau, où commence et où finit l’individu, le citoyen ? Cette frontière post-westphalienne remet en question les fondements mêmes de notre organisation politique, Mars tentant de fonder une société hors des États tandis que Neuralink pourrait abolir la notion d’identité personnelle telle que nous la connaissons.

L’auteure révèle également comment cette Technologie Totale modélise de nouvelles subjectivités façonnées par l’imaginaire techniciste. Le régime attentionnel des réseaux sociaux permet déjà à un régime de vérité d’en remplacer un autre en quelques mois, fabriquant non seulement un nouveau régime de vérité mais un nouveau régime de réalité. Mhalla convoque l’exemple inquiétant d’IBM et de sa filiale Dehomag qui, dans les années 1940, aida les nazis à rationaliser la « Solution finale » par cartes perforées – une proto-IA au service du pire. Cette généalogie sombre rappelle que la fascination pour la technique traverse l’histoire du fascisme, de Marinetti glorifiant la vitesse et la guerre industrielle dans son manifeste futuriste de 1909 jusqu’aux accélérationnistes contemporains de la Silicon Valley. Le totalitarisme a toujours eu partie liée avec la modernité technologique la plus avancée, et c’est précisément ce mariage qui rend le système actuel si difficile à combattre : comment résister à un pouvoir qui se présente comme émancipateur, innovant, progressiste, alors même qu’il installe les infrastructures de notre asservissement ?

L’Europe orpheline face au nouvel ordre

Mhalla porte un regard sans complaisance sur le Vieux Continent, diagnostiquant un mal plus profond qu’un simple retard technologique ou économique : l’Europe ne sait plus qui elle est. Face au nouvel ordre technopolitique, elle ne se positionne ni en adversaire ni en alternative crédible, engluée dans ce que l’auteure nomme une « impuissance programmée ». La philosophe identifie le paradoxe européen avec une lucidité tranchante : ce continent ne souffre pas d’un déficit de moyens mais d’un déficit de cap, ayant délégué son pouvoir à ses propres systèmes bureaucratiques – comités, cadres, budgets, directives. À force de ne vouloir heurter personne, l’Europe a fabriqué son propre effacement, confondant prudence avec lucidité et consensus avec stratégie, croyant encore qu’en multipliant les règles elle finira par exister dans le chaos algorithmique mondial.

L’offensive trumpiste a mis fin à cette illusion confortable en imposant un clivage brutal. La charge de J. D. Vance lors de la Conférence sur la sécurité de Munich en février 2025 a marqué pour Mhalla la fin des illusions transatlantiques : pour Washington, l’Europe n’est qu’un « club d’assistés » qui doit payer. L’auteure souligne que la véritable rupture ne se situe pas tant dans le domaine des relations internationales que dans l’extension à l’échelle européenne des dynamiques de la politique intérieure américaine. La fracture interne des démocraties européennes a été cyniquement exploitée, rappelant cette phrase attribuée à Henry Kissinger : « Être un ennemi des États-Unis est dangereux mais être son ami est souvent fatal ». L’offensive est idéologique, les relais européens identifiés, et la guerre culturelle déclarée au cœur même des sociétés du continent.

Pourtant, la philosophe discerne dans cette marginalisation forcée une opportunité paradoxale. Alors que l’Europe n’est plus considérée comme partenaire stratégique, elle pourrait réorienter ses alliances vers d’autres puissances intermédiaires partageant le même rapport asymétrique à l’Amérique : le Canada, l’Inde, certains États africains. Cette recomposition des solidarités géopolitiques permettrait à l’Union de regagner du poids non pas seule mais en se mettant en relation, car la notion même de puissance repose sur un rapport de force entre nations. Mhalla insiste sur l’urgence de cette réaction : les infrastructures informationnelles sont aujourd’hui majoritairement américaines, et tandis que le camp progressiste distribue encore bons et mauvais points comme au siècle dernier, il aurait pu reprendre ce qu’il avait abandonné – la liberté comme puissance d’agir, la solidarité comme levier stratégique pour dessiner un autre contrat social.

L’auteure conclut ce diagnostic par une observation déchirante : le projet européen est grand mais « mal embranché », orphelin de visage et de récit. Quand elle écrit « Europe », elle ne peut désigner que « un concept sans visage », là où l’analyse américaine fait émerger des noms, des personnalités fortes, des incarnations. Le projet européen n’est pas obsolète selon Mhalla, il attend son incarnation, sa rupture, son nouveau récit. Il lui faut sortir d’une Europe des seules normes pour devenir une Europe du vivant, du sens et de la mémoire, faute de quoi elle restera « une carte sans récit, un territoire sans destin ». Face à l’Internationale néo-réactionnaire numériquement armée, l’Europe doit reprendre le contrôle de la question fondamentale : que désirons-nous être, et pour qui voulons-nous rester libres ? La réponse à cette interrogation déterminera si le continent sera une simple annexe du nouvel ordre ou s’il trouvera la force de tracer une voie dissidente.

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Résister au système : pistes pour l’esprit libre

Face à l’ampleur du diagnostic, Mhalla refuse de sombrer dans le fatalisme et propose ce qu’elle nomme un « manuel de survie cognitive », treize exercices pour l’esprit libre qui constituent autant d’actes de micro-souveraineté quotidienne. L’auteure ancre sa résistance dans la topologie intérieure de chacun, convaincue que la guerre se joue d’abord dans les recoins de l’âme et les plis de l’esprit. Elle enjoint à ne jamais douter du sens des mots même lorsque leur définition devient une arme culturelle pour détruire nos repères, à établir une hygiène cognitive selon nos propres règles en éduquant nos algorithmes avec ruse, à réapprendre doucement à dire non et à refuser. La philosophe réhabilite la parrêsia antique, cette pratique démocratique d’une parole de vérité qui exige une transformation de soi : dire devient un acte de résistance premier contre le silence de la majorité, même si l’on mesure ses risques et que parfois, il faut se contenter de penser quand parler devient trop dangereux.

Cette résistance prend également des formes plus collectives et tactiques que Mhalla détaille avec une précision stratégique. Elle convoque le Simple Sabotage Field Manual de l’OSS publié en 1944, invitant ceux que cela concerne à perturber négligemment les infimes rouages du régime hostile : obéir aux ordres mais ni en temps ni en heure, oublier par hasard d’exécuter certaines tâches, être moins performant ou au contraire surinvesti dans d’interminables réunions sans décisions. L’auteure encourage le boycott et la fraternité, affaiblissant les sources de puissance financière du régime en renonçant à la docilité hyper-consumériste, rappelant que le métacapitalisme ne peut se détruire que de l’intérieur et que nous en sommes la faille. Elle appelle les hackeurs de tous les pays à rejoindre le mouvement de la révolte, à participer aux mobilisations en ligne sur les réseaux sociaux alternatifs, car en réseau, nous sommes légion.

Mhalla réserve une place particulière aux armes culturelles et corporelles de la résistance. Elle prescrit la lecture de dix manuels réarmant l’esprit – d’Orwell à Camus en passant par Foucault, Deleuze, Baudrillard et Hannah Arendt – constituant une bibliothèque de combat contre l’amnésie collective. Le rire devient chez elle un grain de sable dans les rouages de la folie, brisant un mécanisme fondamental des régimes psychotiques : la peur. Si le virtuel est devenu norme, alors il faut résister par le réel, par les corps, la sensualité, les amours, les amitiés, les rencontres, les liens. « Faites l’amour dans les trois sens du terme, charnel, symbolique et politique », écrit-elle avec une urgence palpable. Fabriquer de l’espoir, de l’humanité, de la liberté devient un acte de résistance face à l’externalisation du réel et à la capture de l’humanité dans des systèmes clos.

L’auteure conclut son manuel par un appel paradoxal au silence stratégique, citant Stefan Zweig dans Le Monde d’hier sur l’impossibilité d’échanger une parole raisonnable pendant la fièvre collective. Se replier sur soi, se taire aussi longtemps que durent le délire des autres, refuser le matraquage de l’esprit et la censure par saturation. Mhalla cartographie ensuite quatre scénarios possibles d’évolution du Diléviathan – la fusion autoritaire en BigLéviathan, la fissure par fracture interne, les archipels libres de la dissidence distribuée, ou le monstre épuisé s’effondrant de lui-même. Mais par-delà ces trajectoires incertaines, elle appelle à l’invention d’un « Âge de la Réparation » fondé sur le retour de l’intérêt général, la reconnaissance des dégâts et des fautes, un nouvel âge citoyen sortant du management politique. Sa conclusion résonne comme un manifeste : « Vie. Droits. Liberté. » Trois mots simples pour rappeler que ce qui est vital doit échapper aux logiques de prédation, que le peuple n’est pas une masse statistique au spectacle mais dans l’agora qui lui appartient, et que l’unique singularité qui nous reste est celle de nous tenir intérieurement debout pour transformer l’emprise en pouvoir.

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